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Jørn H. Sværen explique comment il compose ses poèmes : " [...] je commence avec quelques mots, une ligne. Celle-ci, par exemple : "rassemblez et dispersez". Je ne me souviens pas d'où elle vient. Peut-être de la théorie militaire, la formation des troupes. [...] C'est à la fois un impératif et une description de ma façon de travailler. Je collectionne des mots et des phrases, je les écris sur de petits bouts de papier et les disperse sur la table. Je les déplace, j'essaie différentes combinaisons, je les place au-dessous les uns des autres, à côté les uns des autres, je les rassemble en sections, et tôt ou tard, j'ai peut-être écrit un petit livre. J'ai écrit tous les livres des Éditions England de cette façon ". Dans les volumes des éditions England (petits livres de poèmes que Jørn H. Sværen publie à compte d'auteur avant de les réunir dans un recueil chez un grand éditeur), poursuit Emmanuel Reymond, " chaque énoncé, détaché d'une continuité qui en orienterait le sens, est à expérimenter pour lui-même et dispose d'un espace de résonance accru. Son isolement sur la page peut favoriser l'ouverture de l'attention aussi bien sur l'image qu'il convoque que sur sa qualité linguistique, la pluralité de ses contextes de lisibilité possibles, l'identification éventuelle de sa source. Mais des figures peuvent aussi émerger dans l'intervalle entre deux énoncés (ou entre un énoncé et un titre) – le blanc de la page fonctionnant comme un espace qui sépare et relie tout à la fois au sein d'un même volume, et sur lequel peuvent se projeter des figures, à la croisée des énoncés mis en rapport. " Ces deux citations successives voudraient mettre en évidence la réciprocité entre l’auteur et le lecteur (ici son traducteur), entre écriture et lecture que postule la forme-poème chez Jørn H. Sværen. Cette réciprocité peut en outre être rattachée à la méditation sur les arts de la mémoire, tels que les expose Jørn H. Sværen, dans le chapitre " Je me représente le livre comme un bâtiment " ("Reine d'Angleterre"). Dans les arts de la mémoire un lieu familier à l'orateur sera le moyen de se souvenir des articulations de son discours en arpentant ce lieu en imagination. Chez Jørn H. Sværen le "livre" est "ce" bâtiment (notons par parenthèse que tous les livres de Jørn H. Sværen se ressemblent : même format, même papier de couverture, même typographie). Le lecteur est ainsi invité explicitement à déambuler entre une ENTRÉE (titre du deuxième chapitre) et une SORTIE (titre du douzième chapitre), encadrées toutes deux par le mot " jardin " qui apparaît en ouverture et fermeture du livre. La mise en oeuvre littérale de cet art de la mémoire – inversé puisque le livre devient le véritable contexte de lisibilité d'un glissement des signifiants – invite le lecteur à venir inscrire son propre parcours et décider du sens à donner à ces signes en attente de sa propre action.