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Le paysage du nouveau roman de Robert Seethaler est une rue, la « rue de la Lande », une rue banale, en périphérie d’une ville qui pourrait être Vienne ou Berlin. Merveilleux observateur du quotidien, le grand romancier autrichien a pour habitude de déterminer les contours d’un lieu et de porter sur ceux qui le fréquentent un regard tendre et acéré. "La Rue" en cela ne diffère pas du "Tabac Tresniek" (2014), évocation d’un bureau de tabac viennois en 1938, ou du "Café sans nom" (2023). Aucun visiteur ne se perdrait rue de la Landes, et pourtant la vie de chacun de ses habitants, dans ses moindres détails, revêt son importance : le livre s’ouvre sur l’image d’un garçon à sa fenêtre, armé d’un lance-pierre, qui observe les toits, la lumière et les pigeons ; on est ensuite transporté auprès des pensionnaires d’une maison de retraite, dont la directrice, veillant sur ses protégés, semble pourtant la plus solitaire de tous ; ou chez une jeune fleuriste dialoguant avec un amoureux imaginaire ; ou au côté d’une jeune femme venue s’installer dans l’appartement de sa tante disparue ; ou encore dans le monde d’un ecclésiastique perdu pour son église… Tous ont des rêves et des secrets. Leurs chemins se croisent quotidiennement, parfois pour la kermesse annuelle, parfois à l’occasion d’événements dramatiques, mais que savent-ils l’un de l’autre ? Au fil des années, sous l’œil de plus en plus désabusé d’un vieil antiquaire, la rue change, les commerces ferment, les voisins meurent ou déménagent, la modernité gagne, l’administration devient omniprésente… Véritable organisme vivant, la rue s’écrit à travers les monologues de ses habitants, les conversations de bistrot, mais aussi dans des fragments de journaux intimes ou des rapports de police collationnés avec minutie. Le plus saisissant dans cette narration mosaïque, ou « fiction-panier » selon Ursula K. Le Guin, est l’émotion qui s’y déploie. L’auteur, fin connaisseur de l’âme humaine, parvient en effet, parfois en quelques phrases, à rendre palpables les doutes, les espoirs, les ambitions ou la solitude de chacun des personnages composant son récit, qui dès lors dessine une méditation sur le temps qui passe et sur ce que signifie « habiter ». C’est de la vie même que Seethaler fait la matière de son livre, parvenant à transformer la réalité triviale en un poignant poème symphonique.